The Limiñanas : "Le vrai secret ? Se plaire d'abord à soi"

©A. Crane / Because Music

Clara Lemaire

12 décembre 2018

Deux jours après leur concert intime au (Pardon) à Paris, nous avons rencontré les Limiñanas dans le boudoir cosy de leur label, avant qu'ils ne repartent vers leur Sud chéri. Nous les avons soumis à un petit blind test, histoire de revenir sur leurs impressionnantes collabs, le tourbillon "Shadow People" et de parler de leurs projets futurs. Interview fleuve !

Lionel : Ça c’est le père Anton ! J’adore cette chanson. Elle est vraiment géniale. C’est hyper dramatique, hyper beau.

Alors, comment s'est passé la rencontre avec papa Anton ?

 

Lionel : Il nous a branchés sur Twitter. On était en train de faire la promo de "Malamore" et on a reçu un message qui nous disait : "Y'a Anton Newcombe qui cherche à vous contacter pour faire un truc avec vous." On était sur le cul parce que Marie est fan depuis longtemps et moi j'étais disquaire indé avant, donc bien avant Dig! je faisais déjà venir ses disques des États-Unis. Lorsque le film est sorti, on a enfin pu mettre un visage sur la musique, et on s'est aperçus que c'était à la fois un mec touchant et complètement à part.

Il vous a invité à faire la première partie des Brian Jonestown Massacre à Paris au Trianon, chose très rare…

 

Lionel : Ouais, d'habitude les BJM ne prennent pas de première partie parce que ça joue 2h/2H30… Donc il a raccourci son set et il nous a prêté tout le matériel. Il a aussi renoncé à une partie de son cachet pour qu'on vienne. Quelques mois après on a fait ensemble la reprise de Two Little Sisters des Kinks pour le magazine Mojo, et puis il nous a invités à Berlin pour finir "Shadow People". On a pris l'avion juste avant Noël, on est arrivés dans un Berlin glacial, en pleine nuit. On était éclatés, mais on a commencé à bosser tout de suite. En quatre jours, tout le disque était quasiment fini.

Comment est-il dans la vie de tous les jours ?

 

Anton vit un peu dans le noir dans une pièce avec des peintures de grands dictateurs qu'il fait comme le Coréen là… Kim Jong-un ! Et il écoute la BBC 24/24. Musicalement il est vraiment aussi bon qu'il a l'air. C'est vraiment un mec avec la cervelle à droite à gauche. Il écoute un truc deux secondes, il prend une guitare et il fait un truc à fond en enregistrant hyper fort. Je passais mon temps le cul sur la moquette à le regarder. On n’a pas jeté une note de ce qu'il a enregistré.

Lionel : C'est Joy Division, avec la basse de Peter Hook.

 

Juste avant Anton Newcombe, vous avez eu l’honneur de bosser avec Peter Hook !

 

Lionel : Là, c'est nous qui l'avons contacté grâce à notre label Because. Quand on a signé pour "Malamore", on nous a demandé ce qui nous ferait plaisir, donc on leur a dit deux choses : qu'on aimerait un jour faire un truc avec Warren Ellis et un autre avec Peter Hook. On a envoyé notre musique à Peter et il a dit "OK". On n’en revient toujours pas.

Ça fait quoi de rencontrer une telle légende ?

 

Lionel : Ça fait trembler les genoux ! Mais il est hyper cool. Il appelle Marie "Sexy Voice" (rires).

 

Et il est revenu après participer à "Shadow People"...

 

Lionel : Ouais. Et on va lui demander pour tous les disques. Ça a été un peu long parce qu'il est tout le temps en tournée, il fait 200 concerts par an. Un beau matin on a reçu des fichiers wave, je les ai montés sur la maquette, j'ai fait lecture, et là on s'est retrouvés avec le son de New Order dans nos bricolages à nous. C'était immédiat. Il a un style tellement particulier...

 

En plus il s'est donné du mal, il a fait trois lignes de basse, des contrepoints, des chœurs sur sa voix… Marie s'est retrouvée à chanter avec lui. C'était mortel. Vraiment un rêve de fan.

Et ce n’est pas trop difficile justement de se retrouver avec un musicien dont le son est si reconnaissable ?

 

Lionel : Au contraire ! Après il faut accepter de se faire vampiriser la chanson, et là c'était le but. On n’allait pas contacter quelqu'un comme Peter Hook pour lui demander de s'adapter. Et avec Anton ça a été le cas aussi d'ailleurs. Après, tu sais jamais vraiment à l'avance si ça va matcher et ce que ça va donner, mais jusqu'à présent je ne crois pas qu'on ait jamais eu à appeler quelqu'un en lui disant "finalement ça ne fonctionne pas".

La collab' dont vous rêveriez ?

 

Lionel : Warren Ellis. Musicalement c'est le musicien qui m'impressionne le plus et qui me fait le plus vibrer. On n'a jamais pu essayer quelque chose encore, mais j'espère qu'on va y arriver, j'en suis sûr.

Lionel : Ah c'est Ennio MorriconeEcstasy of Gold ! Ça, ça nous inspire vraiment. Surtout "Il était une fois dans l'Ouest" et toutes ces musiques de western. C'est des trucs qui viennent de l'enfance. J'avais la BO du film avec la photo où Charles Branson porte son frère sur les épaules avec la corde au cou.

Très humblement, il y a toute une partie de l'instrumentarium des Limiñanas en studio qui est pompée à ça. Dans le sens où on met aussi des folks avec des fuzz et on essaye de jouer les basses de la même manière.... Mais on ne s'en rend pas réellement compte.

 

On n’essaye pas de rendre un hommage quelconque. C'est juste que les suites d'accords, on les a tellement écoutées et intégrées dans nos têtes, qu'elles viennent tout de suite quand on travaille sur un truc qui se veut être cinématographique.

Et en termes de cinéma récent, quelles sont vos influences ?

 

Lionel : Je me rappelle quand on est allés voir Pulp Fiction de Tarantino, on était sur le cul. Parce que c'était bien avant que le garage et les instrus de surf sixties reviennent à la mode et intéressent les gens. À l'époque, c'était extrêmement obscur et réservé à des niches. Et quand on est allés voir le film, on a trouvé au générique la moitié de notre collection de disques dedans. On était vachement étonnés. Dans les Français, le mec qui m'impressionne le plus c'est Alexandre Astier, je suis ultra fan. Je suis ultra fan du Professeur Rollin aussi. En fait tout le casting de Kaamelott. Ce sont les gens qu'on aime.

C'est vrai, vous êtes fans de Kaamelott ?

 

Lionel : Ah mais Kaamelott c'est sous perfusion, bien sûr ! Je connais les épisodes par cœur. On regarde, on re-regarde, jusqu'à l'écœurement, mais on continue. Là j'ai fait une pause pour pouvoir mieux revenir dessus ! Les spectacles solos d'Alexandre Astier, c'est vraiment dément aussi. J'adore profondément ce mec.

Lionel : Ah La Cavalerie ! Ça aussi c'est grâce au label. On nous a contactés pour bosser sur un hommage à Etienne Roda-Gil qui était le parolier de Julien Clerc. On a réécouté la chanson et on a vraiment trouvé le texte mortel. Je la connaissais, mais elle était quelque part dans un coin de ma tête… Et en plus je la confondais avec La Californie – c'est pratiquement le même thème. C'était rigolo d'aller sur un type de répertoire qui n'était pas du tout dans notre culture. Même si on aime beaucoup la musique française.

Oui, vous avez d'ailleurs repris Michel Polnareff...

 

Lionel : Ouais, ça par contre Polnareff, les premiers albums, on les connait par cœur.

 

Marie : Et on a fait une reprise des Poppys aussi...

 

Lionel : Ouais ! Pour un petit film indé américain qui n'est pas encore sorti. On a repris Non, non rien a changé.

C'est important pour vous de chanter en français aussi ?

 

Lionel : Sur les formats pop, j'aime bien quand on travaille en anglais. Sur la narration, quand il s'agit de raconter une histoire, la plupart du temps on privilégie le français. Ce qui nous demande quatre fois plus de boulot. C'est très facile de se rater.

 

Le texte de Bertrand Belin sur Dimanche, c'est lui qui l'a écrit ?

 

Lionel : Ouais, c'est Bertrand. C'est ma chanson préférée de "Shadow People". Il a son nouvel album qui sort là, ça va être mortel. On l'a écouté cet été en allant à plage quand il est venu à la maison. Ça c'est les grands privilèges !

Marie : C'est Emmanuelle ! (Seigner, avec Ultra Orange, ndlr.)

 

C'était plutôt inattendu comme collaboration...

 

Lionel : C'est grâce à Christophe Conte (des Inrocks, ndlr.) avec qui on est devenus copains et qui est aussi ami avec Emmanuelle. Je pense qu'elle a dû lui dire qu'elle avait envie de refaire un disque et ils ont parlé de nous. Ça s'est fait comme ça. Elle nous a contactés et puis elle a déboulé dans notre petit village. Nous on était en train de faire "Shadow People" à la maison. Et la vérité c'est ça : on est allé la chercher à l'aéroport, on a mangé des pâtes, on a bu le café, on a enregistré la chanson et elle a repris l'avion.

Vous pouvez en dire un peu plus sur votre nouveau projet L'Épée, en collaboration avec Emmanuelle Seigner et Anton Newcombe ?

Lionel : Au départ, ça devait juste être un album solo d'Emmanuelle et puis c’est devenu l’idée d’un groupe à quatre. On est arrivés chez Anton avec les maquettes bien avancées, les chansons étaient là, exactement le même processus que pour le nôtre.

Anton a fait plein de guitares, plein de mellotrons, plein de machins. On a fait trois titres avec des textes de Bertrand Belin dessus, qui pour moi sont les meilleurs…

 

Marie : Et un duo chanté avec Bertrand et Emmanuelle !

 

Lionel : …C'est ça. Et ça au final ça a fait un album de douze chansons. Il est enregistré, il faut le mixer maintenant.

Et ce nom, "L'Épée", ça vient d'où ?

 

Lionel : Anton a eu une vision, il a appelé Emmanuelle et il lui a dit : "Ça devrait s'appeler ‘L'Épée’" (rires). Et là, il a commencé à nous envoyer des photos avec des trucs de chevalerie. Au début j'ai trouvé ça très étrange comme idée, mais ça nous regardait pas à la limite, c'était l'album d'Emmanuelle. Et puis l'idée a suivi son cours... Donc voilà, c'est finalisé à 90%. Le disque va être vraiment bien. Si j'avais eu mon ordi je t'en aurais fait écouter plus !

Ce serait pour quand à peu près ?

 

Lionel : Le problème avec Anton c'est que ça peut être la semaine prochaine comme dans quatre mois!

Lionel : C'est les Satàn, non ?

 

Oui ! C'est votre groupe français préféré, qu'est-ce qui vous plaît autant dans leur musique ?

 

Lionel : Parce qu'on s'est pris une telle tarte dans la gueule la première fois qu'on les a vus ! C'était les débuts live de notre groupe il y a sept ou huit ans, on était très mauvais, c'était pas en place ! On connaissait les Satàn, mais on ne les avait jamais vus sur scène. Et alors là, ça a été une énorme gifle. On aurait vraiment dit une incarnation moderne de Black Sabbath, avec en même temps plein de trucs hyper léchés au niveau des arrangements et des voix. On n’en est toujours pas revenus ! C'est un groupe vraiment incroyable.

 

On pourrait envisager une collab' sur le prochain album ?

 

Lionel : On est ouverts bien sûr ! Mais pour le prochain album, normalement, on devrait travailler avec Laurent Garnier, on est devenus potes.

 

Génial cette collaboration ! Ça pourrait être un peu plus électro du coup ?

 

Lionel : Pas forcément ! Laurent n'a pas spécialement envie de faire un album de musique électronique. Et nous on s'est dit qu'on aimerait bien faire un truc avec des morceaux plus longs et plus trippants. Pour l'instant c'est juste verbal, mais il y a de grandes chances pour qu'on le fasse ensemble.

Lionel : Ça, c'est les Them !

 

Exactement ! Vous reprenez tout le temps Gloria en live, pourquoi ?

 

Lionel : Parce que "Shadow People" c'est un disque qui parle entre autres de nos années de lycéens. On avait un groupe ultra décadent vers nos 16/17 ans, le chanteur finissait tout le temps à poil... Perpignan étant une ville sinistrée, on s'est vite fait un noyau dur de fans, et même si on jouait très mal il y avait tout le temps du monde aux concerts. Donc pour nous ça a été une époque vraiment démente, et systématiquement on jouait Gloria.

 

Pendant la semaine où on a dégrossi l'album pour le jouer en live avec les autres musiciens, on a commencé à faire Gloria, pour rigoler. Et il se trouve que ça retourne toutes les salles où on va. Même si les mecs s'emmerdent pendant une heure et demie, même s'ils détestent tout ce qu'on fait, Gloria ça marche à tous les coups.

Lionel : Je connais ça.... C'est Stevie Wonder ?

Oui ! C'est Happy Birthday de Stevie Wonder...

 

Lionel : Ah mais oui pardon, j'ai mis super longtemps à trouver ! (rires)

 

Vous allez fêter les dix ans de votre groupe (joyeux anniversaire !), quelle réflexion faites-vous sur votre parcours ?

 

Marie : Ces dix années sont passées super vite !

 

Lionel : Ce qui est vraiment cool, c'est qu'au départ, l'idée c'était juste de bricoler des morceaux à la maison. Moi j'avais des frustrations sur mon passé avec d'autres groupes où tu as envie de tourner, de sortir des disques et puis c'est avorté pour les raisons habituelles. Parce que le guitariste – absolument essentiel au groupe –  est muté à Montpellier, ou tombe amoureux d'une nana qui habite à Rouen, ou n’a plus envie, ou n'a pas les mêmes motivations que tout le monde… Ça, ça a été notre vie de musiciens de 16 ans à 40 ans.

The Limiñanas c’est un peu la providence du coup…

 

Lionel : Quand on a monté The Limiñanas, on s'est dit qu’on allait faire les trucs tous les deux, à notre rythme et que si on arrivait à faire un 45 tours ou deux, ce serait c'est cool. Et d’entrée de jeu, ça a été l’hallu. On s'est retrouvés sur deux labels de Chicago qu'on adorait, alors qu'on leur avait rien demandé. Six mois après on était en concert là-bas, tu vois le délire ?  Tout ça n’a jamais été prévu, et ça a toujours été comme ça, sans ambition particulière.

Vraiment ?

 

Lionel : La seule forte ambition qu'on avait c'était de réussir à maintenir le groupe live vivant. On a mis très longtemps à trouver l'équilibre mais aujourd'hui on l’a. De ces dix ans-là, c'est vraiment ce qui me réjouit le plus. C'est de prendre du plaisir sur scène avec eux tous les soirs, de se marrer à peu près tout le temps. On s'aime tous et ça fonctionne très bien, ça c'est une vraie satisfaction.

 

Marie : Et puis toutes les rencontres aussi...

 

Lionel : Et alors là les rencontres, laisse tomber. C'est n'importe quoi (rires).

 

C'est ça le secret en fait, c'est de ne rien prévoir ?

 

Lionel : Le vrai secret pour un groupe c'est qu'il faut bosser dur, ça c'est sûr. Mais il ne faut surtout pas essayer de plaire au public. Il faut d'abord se plaire à soi. Et en live c'est la même chose.

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